OPINION IMMIGRATION
Le moment est venu de passer à l’action
Le Canada refoule sommairement, chaque année, bon nombre de « ceux qui fuient la persécution, la terreur et la guerre »
Stephan Reichhold et Richard Goldman Respectivement directeur et responsable du volet protection à la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI)

« À ceux qui fuient la persécution, la terreur et la guerre, sachez que le Canada vous accueillera indépendamment de votre foi. La diversité fait notre force. » — tweet du premier ministre Justin Trudeau, 28 janvier
Devant les décrets exécutifs du président Donald Trump, qui rappellent l’époque du refus de bateaux, par les États-Unis et le Canada, de réfugiés fuyant l’Allemagne nazie, nous devons être fiers des propos de notre premier ministre.
Il y a cependant un détail, quand même important, à souligner : les propos du premier ministre sont loin de correspondre à la réalité. Depuis 2004, le Canada refoule sommairement, chaque année, bon nombre de « ceux qui fuient la persécution, la terreur et la guerre », et cela sans aucun examen du bien-fondé de leurs craintes ni du sort qui les attend après leur expulsion.

Cet état des choses perdure à la frontière canadienne depuis l’entrée en vigueur, en décembre 2004, de l’Entente entre le Canada et les États-Unis sur les tiers pays sûrs. Justifié à l’époque par la « générosité » des régimes de protection des deux pays, prétendre que les États-Unis constituent un pays « sûr » pour les réfugiés était déjà discutable en 2004. Le système d’asile américain est hautement politisé. On peut penser aux Cubains accueillis à bras ouverts alors que les bateaux des Haïtiens étaient renvoyés. On peut aussi se rappeler les Salvadoriens et Guatémaltèques refusés par les États-Unis pendant l’époque du président Reagan, qui ont pu trouver l’asile au Canada. Cette entente sur les tiers pays sûrs, déjà discutable, est devenue insoutenable ces derniers jours.

AU SUD DE LA FRONTIÈRE
Les décrets exécutifs relatifs à l’immigration du président Trump suspendent l’admission de toute personne réfugiée pour une période de quatre mois, en plus de suspendre l’admission de tous les ressortissants de sept pays à majorité musulmane pour une durée initiale de 90 jours. L’admission des réfugiés syriens est quant à elle suspendue pour une durée indéfinie ! Comment peut-on oser prétendre qu’un pays qui n’accepte tout simplement pas les réfugiés est « sûr » pour ces mêmes personnes ?
Nous sommes actuellement en contact avec une famille de ressortissants de l’un des sept pays de la triste liste de M. Trump, qui est arrivée à la frontière canadienne, il y a quelques jours, pour demander la protection du Canada. Le père était un militant pour les droits de la personne dans un pays qui ne tolère aucune opinion contraire au gouvernement. La famille s’est fait refouler à la frontière sans aucun examen du bien-fondé de sa demande d’asile (c’est exactement ce que la loi prévoit). Le père a montré qu’ils avaient moins de 200 $ en poche, pour une famille de cinq personnes en plein hiver. Mais ce genre de considérations liées à la survie même des personnes n’entre pas en compte non plus. Ils ont finalement pu rejoindre un ami, quelque part au sud de notre frontière, qui leur a acheté des billets d’autobus. Ils y sont temporairement hébergés dans des conditions difficiles. La famille essaye en ce moment de clarifier ses droits aux États-Unis, sans parvenir à comprendre s’ils elle en a.
Il nous semble, donc, que le gouvernement canadien devrait suspendre l’application de l’Entente sur les tiers pays sûrs, au moins jusqu’à ce que les États-Unis mettent fin à la suspension de l’admission des réfugiés.

Le Canada devrait également adopter rapidement d’autres mesures concrètes face à cette situation, pour le moins incroyable et imprévisible, notamment en augmentant les cibles canadiennes de réinstallation des réfugiés. Pour 2017, le gouvernement prévoit faire venir seulement 7500 réfugiés pris en charge par l’État (dont 1700 pour le Québec) et 16 000 réfugiés parrainés par des groupes ou organismes (dont 4500 pour le Québec). C’est à cause de ces plafonds de cibles que le Québec a dû suspendre temporairement, le mois passé, le dépôt de nouvelles demandes de parrainage privé de réfugiés. Le même programme de parrainage privé qui avait suscité tant d’enthousiasme et de solidarité de la part de la population québécoise.
Nous nous joignons aussi à la demande du Conseil canadien pour les réfugiés qui presse le gouvernement canadien de réinstaller, à titre d’urgence, tous les réfugiés qui ont été autorisés à se réinstaller aux États-Unis, mais qui sont maintenant bloqués, en plus des objectifs prévus pour la réinstallation des réfugiés au Canada en 2017.
Le Canada et le Québec peuvent être très fiers de l’accueil de presque 40 000 réfugiés syriens en 2016, mais il ne faut pas perdre de vue qu’il y a 20 millions de réfugiés dans le monde et que d’autres pays ont fait beaucoup plus.
En 2016 seulement, l’Allemagne a reçu environ 280 000 demandeurs d’asile, soit plus que le nombre total reçu au Canada au cours des 12 dernières années.
Des temps exceptionnels appellent des mesures exceptionnelles. C’est le moment pour le gouvernement canadien de passer des paroles à l’action.
Article sur le site de la Presse Plus